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Le Hawker Center en bas de chez moi

Un Hawker Center typique, crédit photo felixwong.com.
En bas de chez moi, il y a un Hawker Center. Ça fait 2 mois et demi que je passe devant mais je n'y suis jamais allé, pour trois raisons : Néanmoins, quand quelque chose d'anodin nous fait un peu peur, en général c'est le signe qu'il faut essayer.
En outre, j'imaginais déjà ce que pourrait dire mon père s'il me rendait visite à Singapour : "Tu as déjà mangé là ? Pourquoi pas ? C'est juste en bas de chez toi !" avec un ton rieur. Je le voyais déjà commander, blaguer avec les cuisiniers et manger sans aucune gêne.

Donc, ce jour-là, je pris mon courage à deux mains.

Il pleuvait. L'espace d'un instant, ma détermination vacilla. Après tout, peut-être pourrais-je plutôt venir un autre jour, un jour de beau temps ?... Non ! Non ! Aucune excuse. Tous les paramètres étaient au vert : il était midi, je n'avais rien d'important de prévu ni ce soir ni demain (donc je pouvais, au pire, me permettre de tomber malade), j'avais des espèces dans la poche (ils ne prennent que les espèces ou paiements avec des applis mobiles bizarres) et je n'allais me mouiller que quelques secondes à peine.

Je descendis donc dans l'arène, au milieu d'une dizaine de stands vendant qui du canard laqué, qui du poulet, qui le fameux "chicken rice" de Singapour... et me décidai pour du riz avec du porc. Dans un coin, un peu isolé, avec le vendeur qui avait l'air disponible et les prix clairement affichés. "Roasted pork and rice". 4$. Il était là, mon objectif.

En plus, j'étais le seul client, ce qui n'est certes pas un gage de la qualité de l'établissement mais m'enlevait un peu de stress.
"Hello", lançai-je timidement.
-What you want ?
-Euuuuuuh raustaide paurque end raillsse.
-Chicken? You want chicken?"

Je restai quelques instants hébété, consterné par mon niveau d'anglais si bas que je prononçais "porc" comme "poulet". Et c'était un vendeur de porc ! Spécialisé dans les plats à base de porc ! Pourquoi diable me demandait-il si je voulais du poulet ?! Avais-je l'air si perdu, même pas capable de choisir le vendeur de poulet pour acheter du poulet ?!

"No no. Raustiiiide pôôrque end raillsse."

Sa collègue, sortie de nulle part, vint à mon secours. "You want that?", demanda-t-elle, pointant le plat en question. Bravo à elle.

"Yes...?"

En réalité, moi je ne voulais rien en particulier hein. L'objectif du jour c'était d'aller manger au Hawker Center, peu importe ce que je mangeais finalement. S'ils voulaient me donner des yeux de calamar à la sauce mortadelle moi je m'en foutais en vrai. J'étais prêt à prendre tout ce qu'ils voudraient.
"Forteen dollars."
Hein? Fourteen?! Ah. Ahah. J'avais mal lu?! Un piège à touriste? Un peu dépité, je sortis mes billets mais constatai avec soulagement qu'elle n'en prit qu'un et me rendit la monnaie. Ok, c'était bien 4 dollars singapouriens.
Elle me tendit un bol de soupe. Étais-je supposé le prendre dans mes mains ? Je compris vite que non.
"HOT! It's HOT!", m'admonesta-t-elle.
"Ah! Ah bon.", répondis-je, perdu. Je me souvins alors que j'étais supposé prendre un plateau, et la laissai poser la boisson encore fumante dessus.
Bien. Maintenant, comment faire pour avoir mon plat? Etait-je supposé poser mon plateau sur le comptoir, juste devant le vendeur, là où on paye? C'est ce que je fis, et je reçus instantanément en récompense une belle assiette composée de riz, d'un peu de légumes indéterminés et de porc découpé.
"Ah ! Ah ! Véri fasste.", m'exclamai-je pour dissimuler mon embarras. Je n'eus droit à aucune réponse. Peut-être qu'aucun d'eux ne m'avait compris, en réalité.

En tout cas, j'allais m'asseoir, tout tremblant, manquant de renverser la soupe sous l'oeil désapprobateur de la dame. En arrivant, j'avais repéré une place près d'un petit gars à lunettes. Peut-être était-il un geek lui aussi, peut-être allions-nous sympathiser? Mais je savais qu'il n'en serait rien.
Je n'ai aucune idée de ce que j'ai mangé.

La première bouchée me rassura un peu : c'était plutôt bon. Ni excessivement piquant, ni de goût synonyme d'intoxication alimentaire.
Au fur et à mesure que je mangeais le plat, mon stress diminuait. Jusqu'à ce que quelqu'un vienne m'interrompre. "You need something?", me demanda-t-il.
Pourquoi moi ? Il n'y avait pas grand monde d'attablé, peut être 10 ou 15 personnes, mais il était venu spécifiquement me voir moi. Avais-je fait quelque chose de mal ? Etait-ce une tentative d'arnaque quelconque ?
Je répondis non, le remerciai, et continuai de manger, content de le voir retourner dans le trou d'où il était sorti.

La fin du repas. Bien. Que faire maintenant? Je savais qu'il était d'usage de ramener le plateau, sous peine d'amende (exemple, 300$ d'amende pour cet étudiant étranger). Il fallait donc que je trouve le point de collecte. Je me levai, la démarche peu assurée, et pus heureusement rapidement trouver.

Il y avait deux chariots, le halal et le non halal. Le porc... mmm... non halal. Amusé par cette distinction, je décidai de prendre la photo ci-dessus, perdant assez de temps pour que l'arnaqueur potentiel ait le temps de revenir vers moi, me dévisageant avec de gros yeux. Etait-ce ridicule de prendre cette photo de quelque chose de surprenant pour un Français mais parfaitement banal pour un Singapourien.
La photo pour laquelle j'ai risqué ma vie (à peu de chose près).
Je partis aussi vite que je pus, remerciant l'homme au passage (qui n'avait rien fait d'autre que de me demander si j'avais besoin d'un truc).

Voilà quelle fut mon expérience. Soulagé d'en avoir fini, je rentrai chez moi. Et d'ailleurs toutes ces péripéties m'avaient donné faim : par bonheur j'avais du pain et du fromage à la maison.

22 juin 2026 - Paul le français à Singapour

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